Entretien

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Propos recueillis par Jean-Christophe Krafft

Jean-Christophe Krafft
Selon vous, l’importance d’un photographe se fonde-t-elle sur sa capacité à émouvoir ?

Philippe Ciaparra
La volonté du geste photographique est intimement liée à celle d’offrir une émotion pouvant aller jusqu’à l’émerveillement mais cela ne s’arrête pas là. La capacité du photographe à produire tout au long de sa carrière des photographies mythiques, témoins d’une époque révolue, d’une période majeure de l’histoire de l’humanité ou d’une importante rupture stylistique est déterminante pour le classer au rang de photographe majeur. Mais l’émotion reste la finalité de toutes photographies marquantes.
J-C. K.
Pouvez- vous décrire le style et l’univers de votre travail personnel ?
P. C.
C’est un exercice délicat de parler de ses photographies, particulièrement s‘il vient du plus profond de soi. Je pense qu’il n’est pas raisonnable pour un photographe de tenter d’expliquer quoi que ce soit. Je laisse ce soin aux critiques d’art ou aux historiens, certains l’ont magnifiquement fait…
J-C. K.
…je m’excuse d’être insistant et il y a sans doute du vrai dans ce que vous dites, mais chaque photographe doit être capable d’un minimum d’explication dans ce qui l’amène à faire des photographies ; décrivez-moi votre approche photographique.
P. C.
Il n’y a aucune démarche systématique dans mes photographies. Je ne revendique l’appartenance à aucun mouvement. Je m’efforce de respecter une cohérence basée sur l’équilibre des formes et le rapport des masses. Avec la lumière, j’écris un sentiment intérieur face à une situation. Vers l’âge de huit ou neuf ans, je me suis aperçu que photographier était pour moi un geste naturel qui me rendait heureux, alors j’ai appris à le faire avec application et en prenant mon temps.
J-C. K.
Que voyez-vous lorsque vous photographiez et que ressentez-vous ?
P. C.
Je vois des lieux et des formes. J’essaie de les organiser à ma façon pour finalement créer un monde bien à moi, que je suis peut être seul à voir, à comprendre et à maîtriser. Je me laisse glisser parfois vers une certaine abstraction, avec l’espoir de rendre tout ça éternel.
J-C. K.
Il y a un fond récurrent dans vos photographies, la quasi-absence d’humanité. Aimeriez-vous un jour vous retrouver seul au monde ?
P. C.
Je ne sais pas, peut-être ? Mais alors, qui regardera mes photos ? Contrairement à mon travail de photographe de mode et de portraits, la présence de l’être humain ne m’intéresse pas dans ma création personnelle.
J-C. K.
Pourquoi ?
P. C.
Très honnêtement je ne sais pas. Il ne m’attire pas, c’est tout.
J-C. K.
Pour qui photographiez-vous ?
P. C.
Dans un premier temps pour moi, ensuite pour les autres.
J-C. K.
Qui sont les autres ?
P. C.
Les personnes qui aiment la photographie et qui savent la regarder.
J-C. K.
Qu’est-ce qu’une photographie ?
P. C.
C’est un point de vue personnel sur quelque chose, photographié et transféré sur une surface réceptrice.
J-C. K.
Qu’est-ce qu’une bonne photographie ?
P. C.
C’est une photographie qui par sa valeur technique, son contenu, ainsi que sa charge émotionnelle, va vous inciter à réfléchir et peut-être même changer le cours de votre vie.
J-C. K.
Avez-vous eu des maîtres, quels sont les photographes qui vous fascinent ?
P. C.
À l’âge de treize ou quatorze ans, lorsque le temps était venu d’expliquer ma raison d’être, je savais que la photographie, qui était en passe de devenir le moteur de ma vie, était un bon moyen d’arriver à mes fins. J’ai alors commencé naturellement à m’intéresser à son histoire et à ceux qui l’ont faite. J’étais séduit par le travail des portraitistes du dix-neuvième siècle, Julia Margaret Cameron par exemple. Plus tard mon intérêt s’est éveillé pour les photographes pictorialistes, d’Alfred Stieglitz à Paul Strand. Ma curiosité s’est ensuite orientée vers des photographes comme Edward Weston, Yousuf Karsh, Irving Penn, Diane Arbus et vers les paysagistes conceptuels comme Robert Adams, Franck Gohlke ou Bernd et Hilla Becher. Ce qu’a réalisé Henri Cartier-Bresson est presque invraisemblable, de l’ordre du miraculeux. W. Eugène Smith reste à mon avis le plus extraordinaire des photographes pour l’incroyable puissance évocatrice et la perfection technique de ses photographies. J’aime tous les photographes capables de vous faire chavirer, mais je ne pense pas avoir eu de maîtres.
J-C. K.
Comment naissent vos projets photographiques ?
P. C.
D’une envie de voyage, de me plonger dans un univers nouveau et cela devient des photographies et des histoires…
J-C. K.
Votre histoire ?
P. C.
…forcément, mon travail photographique est lié à ma vie intérieure et personnelle.
J-C. K.
Quel est le sentiment sur votre travail ? En avez-vous une opinion ?
P. C.
Je n’ai aucune opinion sur mon travail. J’aime faire des photographies, cela me rend heureux. Je m’interdis de me poser des questions, sauf d’ordre purement technique.
J-C. K.
C’est une réponse qui à l’avantage d’être claire…
P. C.
…oui elle tient en un peu plus d’une ligne. Je suis en effet un adepte de la concision et de la limpidité du texte.
J-C. K.
Y a-t-il pour vous des situations inconfortables dans votre activité ?
P. C.
Oui, me retrouver face à des personnes insatisfaites qui prétendent appartenir au milieu de la photographie et qui n’ont au fond rien à y faire…
J-C. K.
C‘est pas très sympathiques pour certaines personnes qui peuvent nous lire non ?
P. C.
Chacun s’y reconnaîtra.
J-C. K.
Quelles sont les choses qui vous séduisent ?
P. C.
De pouvoir me servir à bon escient de cette belle machine à voir que l’on appelle les yeux.

Paris, le 3 novembre, 2009.